Le caribou englouti

Je ne suis pas le seul à donner des nouvelles du Nord. Les journaux en sont pleins. Mais pourquoi s'intéresser à ce qui se passe ailleurs ?

En France, l'affaire Bettancourt occupe les journalistes, ici c'est un changement dans la loi sur les recensements. Oui, il y a bien les incendies en Russie et les inondations au Pakistan, mais ce n'est pas ça qui va payer l'hypothèque, ni trouver l'amour de ma vie.

Les caribous par dizaine de milliers se déplacent lentement dans la plaine sans arbre qui borde la mer Arctique. Il y a eu des montagnes ici, mais les glaciers les ont écrasé, il ne reste que des vallonnements doux comme des petits seins de jeunes femmes. Il n'y a pas un seul arbre aussi loin que porte le regard. Ici, c'est le pergélisol, sous la couche de quelques centimètres où poussent la mousse et l'herbe particulièrement abondante cette année, il y a des dizaines de mètres de glace mélangée au sol de moraine, la roche broyée aussi finement que de la farine par le frottement des glaciers.

Un caribou marche un peu à l'écart vers une touffe d'herbe qui semble bien appétissante. Tout à coup, il s'enfonce dans le sol, il se débat et veut nager ce qui ne fait qu'agrandir la flaque de boue autour de lui. On l'entend crier, appeler et puis plus rien, la tête s'est enfoncée, il est disparu. Les autres caribous ont fait semblant de ne pas entendre, n'ont eu que des tremblements nerveux comme pour chasser les moustiques trop abondants. Je pense qu'ils savent que ce danger est maintenant permanent, toujours le sol peut s'ouvrir sous leurs pattes et ils disparaissent sans aucun espoir de secours. Les caribous font semblant de ne pas savoir.

Notre petite planète vit l'année la plus chaude depuis que nous sommes capables de mesurer les températures. La forêt boréale brule, le pergélisol fond à grande vitesse libérant des milliards de tonnes de méthane beaucoup plus actif que le co2 dans le développement de l'effet de serre. Le sol s'ouvre sous nos pas.

À cause du courant La Nina, l'hiver prochain sera probablement un peu plus froid que la moyenne. Ce sera une bonne occasion de bruler plus de pétrole. Les grandes gueules à la radio en profiteront pour rire des prophètes de malheur qui parlent de réchauffement climatique. Et nous ferons semblant de ne pas savoir.

Commentaires

1. Le jeudi 5 août 2010, 15:47 par Nanouk

Très beau billet, malheureusement si vrai...

2. Le jeudi 5 août 2010, 17:56 par alain

"Notre petite planète vit l'année la plus chaude" alors c'est normal que le "Caribou" !
Trêve de plaisanterie c'est ce qui nous attend et on l'aura bien cherché !

3. Le jeudi 5 août 2010, 18:00 par Moukmouk

Alain--0 Oui, bon, il y avait un journal satyrique ici qui avait comme slogan:" ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drole". Oui, il faut faire des blagues même dans les salons funéraires.

nanouk--) merci je me demandais si ce n'était pas trop lourd.

4. Le jeudi 5 août 2010, 21:43 par Constance

J'apprends à l'instant qu'il y a eu un mouvement sur twitter recommandant ton billet et soudain il y a une explosion de lecteurs, tu passes la barre des 1000 parait-il ... youppi!!!
1000 fois BRAVO !!!

5. Le jeudi 5 août 2010, 22:00 par Moukmouk

Constance--) tu es en retard... quand ça part ces machins-là, ça monte vite! mon orgueil (à se niveau là je n,ai plus de modestie) m,empêche de dire où j,en suis.

J'aimerais bien avoir un peu plus de commentaires mais c,est comme ça, mes textes ne semblent pas les attirer.

6. Le vendredi 6 août 2010, 13:21 par dieudeschats

C'est parce que parfois, il n'y a rien à ajouter. Tout est dit, comme ici.
Ou peut-être parce que, avec un petit tremblement nerveux (vraiment beaucoup de mouches cet été), on quitte la page pour reprendre notre quotidien destructeur en se sentant aussi impuissant que le reste de la horde.

7. Le vendredi 6 août 2010, 14:46 par Moukmouk

DDC--) je crains fort que tu aies raison.

8. Le vendredi 6 août 2010, 15:36 par Noisette Sociale

"Je pense qu'ils savent que ce danger est maintenant permanent, toujours le sol peut s'ouvrir sous leurs pattes et ils disparaissent sans aucun espoir de secours. Les caribous font semblant de ne pas savoir."

C'est définitivement le passage qui me marque le plus dans ce texte car on pourrait très bien faire un parallèle avec tous ces humains qui disent ne pas s'informer pour avoir la tranquillité d'esprit alors qu'on sait très bien que ce n'est pas ça qui va les empêcher de subir les conséquences de notre négligence collective.

Et oui, quand il fera plus froid l'an prochain, nous ferons semblant de ne pas savoir et les radios-poubelles se moqueront encore de ces environnementalistes...