Hélis le sage

Une petite histoire que j'ai écrite pour une jeune amie de 10 ans. J'ai un vague souvenir d'avoir déjà écrit un truc du genre pour le blog, mais je ne le retrouve plus. Alors voici une nouvelle version.

Je connais depuis très très longtemps un béluga très spécial... disons presque 30 ans. Hélis s'appelle comme ça parce qu'il a une grosse marque d'hélice derrière la tête, il y a un hors-bord qui lui a passé dessus quand il était tout jeune, trop jeune pour se méfier de ces petits bateaux qui font beaucoup de bruit et qui vont très très vite. Il a été chanceux parce que cela aurait pu être mortel, mais non il en est sorti après une grosse année où il a été malade. Aussi il n'a pas grandi aussi vite que les autres bélugas de son age et qu'il était un peu bizarre...

Faut dire que les garçons bélugas sont plutôt turbulents, qu'ils aiment bien se chamailler, faire la course et toutes sortes de bêtises, si bien qu'ils vivent en bande un peu à l'écart des filles et des adultes. Et puis ils passent leurs temps à s'empiffrer et à manger tout ce qu'ils rencontrent parce que pour être un beau garçon béluga il faut être plutôt gros. Mais Hélis n'était pas comme les autres. Lui il s'intéressait à tout ce qu'il voyait, il étudiait les petits poissons plutôt que de les avaler sans se poser de questions, il aimait connaitre. Alors les autres, se payait un peu sa gueule, et les filles le traitaient de "maigrichon", ce qui est une grosse insulte pour un béluga.

Parfois, il faisait de gros efforts pour se mélanger aux autres, faire comme tout le monde, être comme tout le monde, mais quand on est pas comme tout le monde ça paraît, alors les autres bélugas parfois étaient méchants avec lui, Hélis faisait des énormes colères, il criait et cassait des trucs... mais ça ne règle rien, il restait un béluga pas comme les autres.

Moi, je suis devenu rapidement ami avec Hélis, parce que je ne suis pas un ours comme les autres, j'habite trop au sud pour avoir un vrai beau poil, et puis en vrai, je ne suis pas assez gros, je ne suis pas assez fort, alors je ne voulais pas aller me chamailler avec les autres jeunes ours. J'aimais mieux aller avec mon ami béluga qui m'apprenait toutes sortes de trucs sur ce qui se passe dans la mer. Et puis nous parlions de voyage, on rêvait d'aller loin, de voir d'autres mondes... de fait on rêvait d'avoir un monde avec une place pour nous, pour pouvoir vivre ce que nous étions.

Et puis, j'ai du quitter le Fleuve, aller en ville, et comme là j'étais encore plus différent et pas plus heureux, alors je suis parti pour aller très très loin au Nord, pensant que je pourrais être là-bas un ours comme les autres. Tu t'en doutes bien, ça n'a pas été meilleur, et il a bien fallu que je tente d'apprendre à être heureux avec ce que je suis, même si ce n'est pas vraiment facile.

Quelques années plus tard, absolument par hazard, je tombe sur un journal où on parle de mon ami Hélis. C'est en anglais mais si tu veux je pourrai traduire:

Ça m'a fait un grand coup au coeur d'entendre parler de mon vieil ami, et je me suis dit que j'étais un imbécile d'être resté si longtemps sans lui parler et qu'il fallait que je le vois tout de suite, d'autant plus que le journal disait qu'il était peut-être malade. Il fallait que je revoie mon ami.

Je l'ai retrouvé. Il m'a expliqué qu'il avait un énorme voyage de 6000 kilomètres, remonté le fleuve Delaware et c'était rendu jusqu'à Washington parce qu'il espérait parler à cet imbécile de Bush qui veut faire la guerre à d'autres humains, il voulait savoir pourquoi! il voulait l'empêcher de continuer à faire des bêtises aussi stupides que tuer des gens pour leurs voler le pétrole. Mais les gens assez stupides pour tuer comme ça, ne vont pas voir les bélugas, ne vont pas les écouter quand ils ont quelque chose à dire.

J'étais tellement content de retrouver mon ami comme il était avant, maigrichon oui, toujours à chercher à comprendre, toujours aussi en colère contre la bêtise, toujours un béluga pas comme les autres... mais je pense maintenant un béluga heureux. Il sait qu'il n'est pas comme les autres et plutôt que de perdre son temps à essayer de faire comme tout le monde, il préfère maintenant être ce qu'il est, vraiment ce qu'il est et complètement ce qu'il est.

Maintenant on ne l'appelle plus le maigrichon, mais Hélis le sage... et les  mères de clan les plus célèbres comme les chefs de chasse vont le consulter parce qu'il connait la mer mieux que tout le monde. Je ne suis pas un grand savant comme lui, mais je sais maintenant que je peux être moi-même, il m'a trouvé une place pour que je puisse vivre ce que je suis même si je suis différent.

Commentaires

1. Le jeudi 4 septembre 2008, 11:53 par Anne

J'aime l'histoire d'Helis le Sage, comme quoi, même passé 10 ans...

2. Le jeudi 4 septembre 2008, 16:00 par chrixcel

Belle histoire, qui pour moi sonne comme une parabole. Tout comme toutes tes histoires, elle a le mérite de poser les choses avec simplicité, mais gravité. Moi, je trouve ça exceptionnel d'être exceptionnel. C'est une chance, et ceux qui ont cette chance ne s'en rendent pas compte parce qu'ils suscitent l'incomprehension, la jalousie ou la peur. Et je sais bien que l'expression même d'"être exceptionnel" (EE) est un ovni car nous sommes des milliers d'êtres à être, et peu à se rendre compte de ce que c'est qu'être excetionnel. L'être exceptionnel cherche donc à trouver les autres êtres exceptionnels comme lui pour vivre mieux. Mais qui dit exceptionnel, dit rare. D'où la difficulté. Chercher d'autres EE, telle est peut-être une des quêtes les plus difficiles mais les plus galvanisantes aussi !

3. Le jeudi 4 septembre 2008, 17:09 par Dodinette

ça me rappelle l'histoire de "Moby Dick", ce béluga qui a remonté le cours du Rhin en 1966 pour aller jusqu'à Bonn, alors capitale de la RFA, et située au coeur de la Ruhr, région industrielle par excellence. sa robe était tachée, grise, sale, et partout où il allait il attirait la curiosité, puis l'intérêt, et enfin la prise de conscience : on était en train de saloper le beau fleuve terroir de la région et source de vie.
après quelques jours à Bonn, à faire des ronds dans l'eau devant le parlement et attirer curiosité, intérêt et enfin prise de conscience des hommes politiques, il s'en est allé dans l'autre direction, suivant le cours du fleuve jusqu'à la Hollande.

la visite du béluga a été le point tournant et moment déclencheur de la pensée et politique environnementaliste allemande. l'article de wikipédia est ici : de.wikipedia.org/wiki/Mob... et une rétrospective plus en détail là : www.wdr.de/tv/aks/sowars/...

et oui, il faut savoir écouter ce que nous dit la nature...

4. Le jeudi 4 septembre 2008, 17:17 par Moukmouk

Dodinette--) je ne connaissais pas cette magnifique histoire, merci beaucoup je vais aller lire là-desus

Chrixtel--) Si tu emploies exceptionnel sans jugement je suis bien d'accord. On peut-être jugé trop ou pas assez, je dis différent, parce que je pense qu'en français l'exception contient un jugement de valeur. Mais peut-être que je me trompe.

Anne--) ça reste toujours marqué.

5. Le jeudi 4 septembre 2008, 19:58 par Nab

Une fois de plus Moukmouk, tes paroles raisonnent en moi et mettent en images et en poésie plein de ressentis, plein d'émotions que j'ai et que je sais si mal exprimer. Ces temps, pour différentes raisons, je suis plongée dans le monde de l'homosexualité et bien sûr cela soulève toutes les questions (et les difficultés, les douleurs) d'être différent, de ne pas être "normal", "comme les autres", et aussi le besoin d'être vrai, d'être soi-même et de trouver qui on est, sa place et son chemin. Et cela me touche, je voudrais tellement pouvoir supprimer une partie de ces souffrances, et en même temps, cela me donne à réfléchir sur ma vie et peut-être à être moi-aussi plus vraie et plus dans mon propre chemin... Avec tes mots, avec les images que tu évoques, tu réveilles la beauté du monde devant mes yeux et tu m'aides à devenir plus belle....merci.

6. Le jeudi 4 septembre 2008, 20:57 par TT02

Je pense qu'il y a beaucoup de gens qui se disent qu'il vaut mieux ne pas être trop intelligent quand on n'a pas les moyens d'agir ça évite d'être malheureux.

7. Le jeudi 4 septembre 2008, 21:16 par Moukmouk

TTo2--) je ne crois pas que ce soit une question d'intelligence, le rejet cela semble constitutif du groupe. Peut-être que des individus y jouent un rôle mais chaque groupe choisit son "boiteux" : tu te rappelles?
pohenegamouk.free.fr/inde...

Nab--) merci ce que tu dis me touches parce que c'est précisément pour cela que je tiens ce blog. Alors je suis content de parfois réussir

8. Le jeudi 4 septembre 2008, 21:41 par Tili

C'est joli et ça fini bien, moi je connais trop d'histoires où d'être différent, ça finit mal. Merci.

9. Le lundi 8 septembre 2008, 10:48 par chrixcel

Non, bien sûr, il n'y aucun jugement de valeur dans "être exceptionnel", sinon c'est hors de propos !