L'arc (seconde partie)

C'est mon 1400ième billet. Un texte un peu plus long, mais il faut avoir lu le billet d'hier...

Maintenant, la politesse veut que je lui demande de me raconter sa chasse. C'est un rituel convenu, mais nécessaire. Cela fait parti des gestes qui rendent acceptable le fait de donner la mort. On tue parce qu'il le faut, pour l'équilibre mais aussi pour nourrir les siens. Il faut en rendre compte pour se libérer du poids de cette responsabilité.

Mais le jeune homme n'a pas encore acquis une grande habileté du langage. Je le vois hésiter. Il a manifestement préparé un discours pour présenter son exploit comme il se doit, sauf que ce récit lui semble maintenant peut-être gauche, ou peut-être trop long et déplacé pour la circonstance. J'aimerais lui simplifier la tâche, lui dire: « tu me raconteras plus tard quand tu auras vraiment le temps ». Il commence lentement à m'expliquer qu'il a vu les traces d'un grand mâle très lourd dans un petit ruisseau qui traversait le sentier. Mais après plus rien, le temps trop sec, le sol trop dur pour que des marques soient évidentes, sauf de jeunes aulnes cassés, il faut aller par là, mais c'est impossible de le faire sans bruit. Manifestement , l'orignal descend vers le fond de la vallée. Il doit y avoir un petit lac ou une fondrière, avec des plantes aquatiques dont il raffole. Le chasseur prend le risque de suivre le ruisseau qui forcément rejoindra ce possible lac.

Deux heures à descendre dans le torrent, comptant sur le bruit et l'odeur de l'eau pour cacher sa présence, il arrivera trop tard au lac qu'il avait espéré, Dame Soleil est maintenant couchée et il n'y a plus assez de lumière pour un tir sûr. Et puis le grand mâle n'est pas seul. Il y a une dame orignal tout près. Ne pas se presser, une flèche pourrait blesser la femelle, tuer oui, mais pour protéger la vie, les futurs enfants du jeune chasseur auront aussi besoin de se nourrir. Il a du faire un petit bruit, ou bien les bêtes ont senti l'odeur de sa tension, les deux amoureux s'enfoncent rapidement dans la forêt chacun de leurs coté. Mais ils reviendront au lieu de leurs amours, c'est certain. Fascinant aussi de voir disparaître pratiquement sans bruit d'aussi énormes bêtes... la forêt s'est refermée sur eux, et il ne reste rien ou presque rien, un rêve peut-être, le désir de les voir... ont-elles été vraiment là ?

Vite, contourner le petit lac tant qu'il reste un peu de lumière et trouver le petit promontoire qu'on voit là-bas, un endroit assez sec pour passer la nuit, avec le soleil du matin dans le dos pour voir sans être vu. Sa marche est trop bruyante, mais il aura la nuit pour se faire oublier.

Une fois rendu, il coupe quelques branches de sapin pour se faire un lit, mais il est bien difficile de dormir quand on est animé par la tension de la chasse. Il faut pourtant se reposer, se détendre à tout le moins, redevenir neutre, n'être qu'une pierre parmi les arbres et n'avoir que l'odeur du temps qu'il fait. Le froid engourdit... se laisser engourdir pour que l'immobilité nous gagne.

Le chant du merle annonce la lumière prochaine, et puis le babil des parulines toutes proches, et puis un petit floc dans l'eau du petit lac, la dame est venue prendre son petit déjeuner. Le mâle sera bientôt là, rester calme, ne pas laisser l'espoir du corps émettre une odeur, sinon la prudente bête prendra un autre chemin et l'attente de la nuit sera vaine. Très lentement mettre l'arc sous tension, ouvrir le carquois, choisir une flèche à pointe barbelée, recalmer le souffle. Il fait soif, mais ce n'est pas le temps de s'arrêter à de pareil détail.

Et puis il y a le bruit d'un petit vent dans le feuillage en contre bas du promontoire, sauf qu'il n'y a pas de vent... il est là. D'ailleurs en écoutant bien on entend son souffle, il est bien pressé de rejoindre sa belle... Et voilà, à neuf ou dix pas, la masse brune du corps fait comme un mur.

La flèche vole et puis rien. L'animal en bouge plus. La flèche est entrée dans l'épaule et si l'orignal bouge la barbe coupante de la point lui déchirera le muscle, alors il ne bouge plus, c'est l'avantage de la chasse à l'arc.

Trois ou quatre pas et l'énorme cou devient la totalité du paysage. Une nouvelle flèche vole et traverse de part en part, coupant les artères et la trachée, la douleur est trop vive et l'orignal tourne la tête pour tenter de comprendre ce qui se passe, pour voir d'où la mort vient. Une troisième flèche, sans barbe cette fois, lancée de trois pas avec toute la puissance que l'arc peut donner, frappe entre les deux yeux.

Je suis ému par son récit. Si nous étions à une fête et que son discours avait été pour l'assemblée, je l'aurais applaudi et félicité bruyamment. Mais seul à seul, je n'ai pas de mots qui conviennent. Il voit dans mon regard l'immense respect pour ce qu'il est, l'élève respectueux de centaines de générations de chasseurs, qui n'hésite pas à utiliser toute la technologie de son temps pour atteindre l'objectif de tous, construire l'équilibre, nourrir les siens. Ce n'est pas l'arc qui a tué l'orignal, c'est la volonté de l'homme de voir la vie se continuer.

Commentaires

1. Le vendredi 5 novembre 2010, 13:29 par Anne

Oui, quel "chemin" pour nourrir les siens. Je me disais : c'est bien plus simple (et moralement, moins difficile de ne pas tuer soi-même) de descendre en bas de la maison pour faire les courses.

Mais la démarche n'est au fond pas du tout la même. Et sans doute, la saveur du produit de la quête pas la même non plus.

2. Le vendredi 5 novembre 2010, 14:27 par Nanouk

Très joli texte. Si je devais chasser, j'aurais sans doute choisi l'arc. Il y a dans l'arc une noblesse qu'il n'y a pas dans le fusil. Et ton texte me donne presque envie d'essayer.

3. Le vendredi 5 novembre 2010, 14:40 par Moukmouk

nanouk--) il y a un avantage dans la chasse à l'arc, c'est qu'avec un fusil, la bête est rarement atteinte du premier coup dans une partie vitale et peut se sauver, marcher longtemps et meure au bout de son sang dans la douleur. Alors qu'à l'arc, la flèche empêche le mouvement. Il est possible alors de tuer plus rapidement et avec moins de souffrance. et puis on ne peut pas tirer au petit bonheur la chance à 300 mètres comme avec un fusil. Il faut comprendre la proie.

Anne--) Plus simple ? j'en suis de moins en moins sûr quand je pense à tous les compromis, les frustrations pour avoir les sous pour aller faire les courses. Peut-être que la vie dans la forêt exige moins d'effort et nous laisse plus libre. Mais je n'en suis pas encore certain, il y a une importante question de ce qui se passe en nous, des choix pour soi.

4. Le vendredi 5 novembre 2010, 16:49 par Loulou

J'aime beaucoup ces deux textes, tellement bien écrits.
Encore une fois ils me font réfléchir.
Je mange de la viande et pourtant je n'ai jamais tué un animal moi-même. L'idée m'effraie, tout comme les armes.
Je n'aime pas écouter les récits de chasse des chasseurs que je connais ici... C'est souvent très brutal, avec un esprit de compétition qui me déplaît.
Par contre, chasser pour se nourrir, et avec le respect dont tu parles, je comprends. De plus, un animal abattu sans trop de violence a eu beaucoup plus de chance que celui issu d'un élevage industriel. Même en étant attentif à la provenance de la viande comme je le suis, je reconnais que j'évite de trop y penser.

5. Le vendredi 5 novembre 2010, 17:35 par Moukmouk

Loulou--) merci. Je sais bien que c'est impossible, mais je prône souvent l'obligation de tuer et dépecer un animal une fois dans sa vie, pour connaitre le vrai prix de la viande qu'on mange. Le prix moral et l'odeur du sang, qui n'a rien à voir avec les trucs emballés vendus dans les boucheries.

Le rôle du prédateur est très important dans l'équilibre. mais s'il vous plait un peu de respect pour l'être vivant qui se sacrifie pour la Beauté du Monde.

6. Le samedi 6 novembre 2010, 15:53 par julio

Quant j’étais enfant a la maison cette ma grand mère qui tuer dépecer et vider l’animal. Et moi je détourner le regard au moment du geste fatal, il ma fallu longtemps pour ne pas détourné le visage et fermer les yeux. En tout qu’à un très beau récit de chasse !