Reprise: la sagesse d'Ijjilik

Une fois par année, je dois bien avoir le droit de reprendre ce texte. Surtout que j'ai reçu un message d'une amie qui me parle de vieillir, alors je veux faire une petite série sur le sujet. Et qui peut mieux en parler que le vieil Ijjilik

Pour ceux qui aiment les loups, et Ijjilik en particulier, j'en parle en autres ici et . Il vente beaucoup sur la ville aujourd'hui, comme il ventait beaucoup sur la plaine du Nord ce jour-là. Impossible de se déplacer, et donc une bonne journée pour les longues conversations à l'abri, surtout quand le soleil, qui joue à cache-cache avec les nuages, accepte de chauffer un peu nos vieux os.


Nous étions presque au sommet de cette petite colline et regardions vers le sud, pendant que le vent du Nord passait au-dessus de nos têtes en grondant. Peut-être parce que je ne suis pas vraiment capable de me taire, ou bien le bruit du vent me faisait un peu peur, j'ai demandé à Ijjilik: «On t'appelle Ijjilik le Sage, alors peux-tu me dire c'est quoi la sagesse? »

« Ridicule, qu'il me dit, la sagesse n'est pas dans celui qui parle, mais dans celui qui écoute. » Là-dessus, il fait une longue pause, comme s'il ne voulait plus rien dire. J'ai presque réussi à faire taire tout mon corps le temps que la suite vienne... ou peut-être jouait-il un peu de moi, pour m'apprendre à avoir au moins la sagesse d'attendre que les choses arrivent. -- « c'est simple pourtant, celui qui parle, tente presque toujours de dire des choses sages, c'est celui qui entend qui sait si la phrase est vraiment sage ou pas. »

Les loups sont les marcheurs du Nord. La sagesse du loup est sans doute dans sa légereté, pour pouvoir longtemps courir. La sagesse de l'ours est dans sa graisse. Sans elle, il ne résistera pas au froid, à l'eau froide surtout et il ne pourra survivre. Tu vois, tu peux réciter tous les adages, tous les livres du monde, si tu ne t'occupes pas de ton propre corps, tu seras toujours ridicule.  Et ton corps est différent de tous les autres parce qu'il n'occupe pas le même espace que les autres corps.

Encore une longue pause, je frémissais de devoir me taire, mes muscles criaient de ne pouvoir bouger. Ma pauvre sagesse était de pouvoir entendre, et pour cela que je réussisse à faire taire le machin en dedans de moi qui fait tellement de tapage, qui veut tout expliquer tout le temps.


J'ai été sauvé de mes courbatures par un corbeau qui a eu pitié de moi et a traversé lentement le ciel. Ijjilik reprit: « Tu vois, la sagesse du corbeau est d'être gros et léger. Il est gros pour être fort, et il est léger pour pouvoir voler. Tu devrais peut-être tenter d'apprendre du corbeau, être gros dehors, mais léger dedans, léger parce que libéré du toi que tu traines. »

Ijjilik a vraiment raison, je suis tellement plein de moi que je suis ma propre prison. Au moins, j'ai entendu cela.